Sélectionner une page

“A part Tahar Ben Jelloun, aucun écrivain marocain ne vit de son écriture”

Smyet bak ?

Omar Ben Houssein.

Smyet mok ?

Rqia Bent Mohamed.

Nimirou d’la carte ?

E198231. J’ai été fonctionnaire pendant 31 ans, donc il est à tout à fait normal pour moi de retenir le numéro de ma carte d’identité nationale.

Votre dernier roman, La bouteille au cafard, ou L’avidité humaine, a été publié fin 2018 au Maroc, dans un silence assourdissant. Faites-vous partie des écrivains romantiques qui préfèrent laisser leurs œuvres parler pour eux ?

Je ne me prête pas au jeu de la promotion. Je préfère garder mon téléphone éteint car je ne souhaite plus répondre aux interviews. Je crois qu’au Maroc, un article dans un quotidien, un magazine ou un sujet à la télévision ne permettent pas de stimuler les ventes. C’est le bouche-à-oreille qui fonctionne le mieux et, selon moi, l’œuvre se suffit à elle-même. Le tapage médiatique ne mène à rien. Ce n’est pas s’afficher sur des plateaux de télévision et dans les médias qui fait de vous un écrivain.

Dans ce roman, vous affirmez que “gagner son pain quotidien n’a jamais été une mince affaire dans ce pays où les gens ne peuvent compter que sur Allah, c’est-à-dire sur eux-mêmes”. Vous tentez de confronter les gens à leur misérable condition ?

Ce n’est pas vraiment mon intention. Dans ce roman, les paysans savent très bien qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, car c’est le travail qui prime dans la vie.

Après l’assassinat des deux touristes à Imlil, vous avez critiqué de manière acerbe les musulmans et leur “système scolaire qui fabrique chaque année des bataillons de bigots et d’obscurantistes”. Vous suggérez d’en finir avec la religion pour aller de l’avant ?

Je ne pense pas que la solution soit d’en finir avec la religion, les gens y sont attachés et ce n’est pas un problème. Je dirais qu’il faut cantonner le religieux dans la sphère privée, c’est quelque chose d’intime et ça doit le rester. A l’école, par exemple, les enseignants devraient se contenter de dispenser leur cours sans verser dans l’improvisation et garder pour eux-mêmes leurs convictions personnelles. C’est aussi valable pour le chauffeur de taxi, l’épicier, le serveur, et j’en passe, qui ont tendance à toujours faire la morale à tout le monde. En somme, il faut dire non au bourrage de crâne.

C’est bien beau ce que vous dites, mais ne pensez-vous pas que c’est plus facile à dire qu’à faire ?

Ce n’est certes pas évident, mais au stade où nous en sommes, nous n’avons pas le choix. Je ne dis pas qu’on va passer ce cap dans les années à venir, on en aura certainement pour dix siècles ! Les mentalités changent difficilement et les structures, qui sont censées accompagner ce changement, ne sont pas efficaces. Il y a deux semaines, je suis passé à côté d’un établissement scolaire pas loin de chez moi et j’ai vu des trentenaires vêtus en qamiss, claquettes bédouines, avec des barbes qui leur descendaient jusqu’au nombril. Les femmes, quant à elles, étaient toutes voilées et habillées à l’iranienne. J’ai appris qu’ils étaient là pour passer un concours de recrutement de contractuels. Recrute-t-on aujourd’hui des enseignants ou des talibans ?

Vous avez enseigné pendant trente ans dans un lycée à Tahannaout avant de mettre fin à votre carrière. A vous écouter, l’enseignement ne vous manque pas…

(Rires) Ça ne me manque pas du tout. D’ailleurs, le meilleur jour de ma vie professionnelle a été celui où j’ai pris ma retraite anticipée en 2016. Avec le temps, certaines choses deviennent insoutenables, je vous avoue que mes dix dernières années passées dans l’éducation nationale m’ont démoralisé. J’avais des élèves qui n’arrivaient pas à distinguer entre les majuscules et les minuscules, alors que je devais leur enseigner le français à travers les œuvres d’Honoré de Balzac, de Jean Anouilh ou de Mohammed Khaïr-Eddine. On voyait bien qu’il y avait un problème, c’était complètement absurde. Les élèves ne lisent pas et ne font pas d’effort, les enseignants non plus et le système ne change pas. Pourtant, j’ai la ferme conviction que le seul moyen de sauver ce système est de remettre le livre et la lecture au centre de l’opération enseignement-apprentissage.

Ce n’est pas pour vous démoraliser encore plus, mais selon les chiffres du Haut commissariat au plan, les Marocains lisent en moyenne 2 minutes par jour…

Quand j’ai commencé à écrire, je savais très bien que je n’allais jamais rouler sur l’or. J’écris parce que c’est une passion et que je porte un amour particulier pour la littérature, sans pouvoir me vanter de vivre de mes écrits. Je pense qu’à part Tahar Ben Jelloun, aucun écrivain marocain ne vit de son écriture. Pareil pour le Maghreb, où je pense que seul Yasmina Khadra arrive à gagner suffisamment d’argent grâce à ses livres.

Aujourd’hui, les auteurs maghrébins qui maudissent avec conviction et parfois avec zèle la misère sociale, sexuelle et religieuse au Maghreb se vendent bien à l’étranger. Qu’en pensez-vous ?

Je suis plutôt content de voir que des écrivains maghrébins réussissent à l’étranger. Je n’ai pas à juger leurs œuvres.

Vous ne voulez pas vous mouiller, c’est ça ?

Je les connais personnellement pour la plupart. Il y a des livres que j’aime, d’autres un peu moins, mais ce n’est pas mon rôle de juger de la pertinence de ces œuvres. On a tous des hauts et des bas créatifs, on ne peut pas être fulgurant à tous les coups. En général, je dirais qu’un écrivain écrit un ou deux chefs-d’œuvre dans sa vie.

Et l’opportunisme de certains, vous pouvez en parler ou c’est trop vous demander ?

Il y a des discours qui parlent à un lectorat occidental, mais qui irritent ici. J’estime que je n’ai pas à juger les uns et les autres, chacun doit assumer ses positions.

Vos êtes un fervent admirateur de Mohamed Leftah. Pourquoi jugez-vous important de perpétuer la mémoire de cet écrivain ?

J’ai toujours défendu la littérature de Mohamed Leftah car je suis fasciné par son style. Tout le monde est capable de raconter des histoires, mais très peu peuvent se targuer d’avoir un style. Je pense qu’on gagnerait à mettre en valeur son talent. Pareil pour des écrivains comme Fouad Laroui, Mohamed Hmoudane, mais aussi ceux très peu connus comme Zaghloul Morsi.

Vous jouez du banjo. Allez-vous un jour décrocher de l’écriture pour vous consacrer pleinement à la musique ?

(Rires) Je ne suis pas un grand musicien, je joue du banjo pour me détendre ou pour retrouver mon élan quand j’écris. Je n’ai jamais aspiré à faire de la musique, et encore moins aujourd’hui, je n’en ai ni les moyens ni l’âge.

LE PV

Mohamed Nedali est un homme farouche, le plus souvent du temps. Il n’aime pas les interviews car elles supposent d’être sous le feu des projecteurs. Tout ce qu’il fuit, préférant vivre sans faire de bruit, dans l’anonymat de sa paisible petite ville de Tahannaout, près de Marrakech. Il décrit la passion et la résistance à la morale d’un homme dans Morceaux de choix : les amours d’un apprenti boucher (2003), se penche sur le désespoir d’une génération dans Triste Jeunesse (2012), et pointe de sa plume une cauchemardesque histoire de viol dans Le jardin des pleurs (2014). Grâce à ses livres, Nedali s’est fait remarquer, mais sans pour autant fréquenter ni faire des ronds de jambe dans le petit monde de la littérature marocaine. Aujourd’hui, cet ancien enseignant de français se rappelle à la mémoire de tous avec La bouteille au cafard, ou L’avidité humaine (2018), publié en France et au Maroc. L’occasion de passer l’auteur à nouveau sur le gril d’un interrogatoire qu’il a déjà “subi deux fois”. A coups de droites quand il critique la faillite du système éducatif, d’uppercuts quand il dénonce la montée de l’extrémisme religieux, mais il troque ses gants de boxe pour des gants de velours pour parler de ses confrères en littérature.

ANTÉCÉDENTS

1962 Voit le jour à Tahannaout

1985 Débute une carrière d’enseignant en collège

2003 Publie son premier roman, Morceaux de choix : les amours d’un apprenti boucher

2012 Obtient le prix Mamounia pour son roman Triste Jeunesse

2016 Quitte l’enseignement

2018 Publie La bouteille au cafard, ou L’avidité humaine